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14 novembre 2012 3 14 /11 /novembre /2012 14:17

LE MONDE  13.11.2012 à 10h35Par Julien Bouissou Bombay, envoyé spécial

Il n'a fallu que quelques mots lâchés au détour d'une conversation pour que Madhav Chavan trouve, à l'âge de 35 ans, sa vocation. En 1989, le jeune professeur de chimie à l'université de Bombay (Mumbai), connu pour son engagement syndical, rencontre Anil Bordia, le secrétaire d'Etat à l'éducation, qui lui lâche d'un air dépité : "Vous parlez de révolution sociale, de justice sociale, vous imprimez des affiches et des tracts, mais vous vous fichez que les gens pour qui vous écrivez ne sachent ni lire ni écrire."

Que, dans un pays comme l'Inde, la révolution sociale passe par l'alphabétisation autant que par Marx ou les grands meetings sonne alors comme une révélation."J'ai dit à mes amis militants : "Rien n'est possible si les gens ne savent pas lire et écrire" et j'ai commencé à donner des cours à des adultes vivant dans les bidonvilles à côté de chez moi", se souvient Madhav Chavan. Quelques années plus tard, il crée l'ONG Pratham, qui a appris à lire et écrire à des dizaines de millions d'enfants indiens sans jamais créer la moindre école ni recruter d'enseignants diplômés.

Son bureau, situé dans une petite maison d'un quartier résidentiel de Bombay, est modeste, comparé à la taille de son organisation, où travaillent près de 80 000 bénévoles. Mais Madhav Chavan reste rarement plus de quelques jours au même endroit, préférant arpenter l'Inde à la recherche d'idées nouvelles. "Un dirigeant est encore meilleur si les employés savent à peine qu'il existe. Car quand le travail est bien fait, alors les employés se disent : c'est grâce à nous", s'amuse le fondateur de Pratham en citant le philosophe chinois Lao-tseu.

Madhav Charan est né dans la politique. L'appartement familial héberge le "parti du drapeau rouge", d'obédience léniniste, créé par son père, et l'enfant qui grandit au milieu des discussions politiques apprend très tôt à se méfier des dogmes et des idées toutes faites. Il n'hésite pas à écouter des chansons de Bollywood, ô combien réactionnaires, tout en composant des chants révolutionnaires. Il manifeste régulièrement contre l'impérialisme américain devant le consulat des Etats-Unis de Bombay, avant d'y partir pour étudier la chimie. "Marx a pensé la révolution à Londres, au coeur du système capitaliste, alors je me suis dit que je pouvais bien partir aux Etats-Unis étudier la chimie", se justif ie-t-il.

C'est un ouvrage d'épistémologie écrit par Lénine qui l'aide à repenser l'énoncé de sa thèse de chimie. Pour repenser l'éducation et lutter contre le fléau de l'illettrisme, Madhav Chavan utilise la même méthode : mieux vaut passer du temps à reformuler les données du problème que perdre du temps à trouver une solution à un problème mal posé. Il découvre ainsi que le problème de l'alphabétisation en Inde n'est pas tant lié au taux de scolarisation qu'à la qualité de l'enseignement.

En Inde, près de 97 % des enfants sont scolarisés mais la moitié de ceux qui ont 10 ans savent à peine lire ou écrire une phrase de niveau élémentaire. Or dans un pays où les parents illettrés sont nombreux, rares sont ceux qui savent que leur enfant va à l'école sans rien apprendre. Partout où ils vont, les bénévoles de Pratham commencent donc toujours par proposer une série de tests pour évaluer le niveau des enfants. "Et après, il ne reste plus qu'à créer des centres de soutien scolaire, c'est-à-dire recruter et former des bénévoles dans chaque communauté et trouver de la place pour donner les cours", explique le plus simplement du monde Madhav Charan.

Ses longues années au service de la cause socialiste lui ont appris à mobiliser les communautés. Il est encore plus simple de rallier les parents à la cause de l'éducation de leurs enfants qu'au socialisme. Les bénévoles formés par Pratham donnent leurs cours sous des arbres, dans la rue, dans des appartements ou sur les places des villages. "Il faut arrêter de mythifier l'école, la pédagogie et les instituteurs, martèle Madhav Chavan. Quand votre enfant n'apprend rien à l'école, vous avez le choix entre protester contre le gouvernement ou vous en occuper vous-même. Nous ne faisons que les aider." Pratham appartient aux communautés qui mettent en oeuvre les programmes d'alphabétisation. "Madhav Chavan ne veut pas contrôler les diffé rentes organisations. Il veut toujours aller plus loin et se lancer dans de nouveaux projets", témoigne Sampurna Murti, une amie d'enfance.

Les centres de soutien scolaire ne remplacent jamais les écoles. Ils les complètent. Certains enfants ont la chance d'avoir leurs parents pour les aider à faire leurs devoirs le soir. Pratham joue ce rôle auprès des plus défavorisés. Ce modèle présente un autre avantage : il peut être facilement et rapidement copié à moindre coût grâce à la mobilisation des enseignants bénévoles. "Madhav Chavan a révolutionné l'approche de l'éducation. Sa grande force consiste à décliner des idées nouvelles en une série d'étapes concrètes qui augmentent considérablement les chances de succès", estime Esther Duflo, professeur d'économie au Massachusetts Institute of Technology (MIT) et directrice associée au Poverty Action Lab, laboratoire de lutte contre la pauvreté.

Madhav Chavan croit à un juste équilibre entre l'ordre et le chaos pour donner du mouvement à son organisation : "Du chaos viennent les idées et de l'ordre l'application minutieuse des idées." Grâce à cet équilibre, Pratham est aujourd'hui une immense organisation qui a essaimé sur d'autres continents, comme l'Afrique. Son fondateur accomplit la révolution de l'alphabétisation à petits pas, convaincu qu'elle peut mener bien plus loin qu'un grand bond en avant.

Julien Bouissou Bombay, envoyé spécial

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