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22 septembre 2014 1 22 /09 /septembre /2014 17:20

Comment les Indiens voient-ils leur pays, comment le subliment-ils ? Deux saisissantes séries du photographe Olivier Culmann sont exposées au festival Images de Vevey, en Suisse

Les clichés sur l'Inde ont la vie dure. Les touristes occidentaux rapportent des images d'un pays ancestral avec de belles couleurs. Les photojournalistes imposent leur regard, souvent misérabiliste. A l'inverse, les Indiens veulent voir un pays moderne, qui brille, au taux de croissance à deux chiffres, alors que la réalité est plus grise, et le développement plus lent que prévu. Le photographe français Olivier Culmann, qui a résidé  deux années en Inde, entre 2009 et 2011, interroge ces stéréotypes à travers deux séries saisissantes qu'il expose, " Diversions " et " The Others ", jusqu'au 5  octobre, au festival Images, à Vevey (Suisse). Ces ensembles montrent comment l'Inde se perçoit  et non comment nous la représentons - les deux visions étant  tout aussi fausses.

Pour sa première série, Olivier Culmann a réalisé des vues au moyen format, puis les a  confiées à des agences de publicité indiennes. Leur mission : retoucher les images comme elles le font pour celles de leurs clients, mais en conservant leur  structure afin qu'elles soient reconnaissables. Sur la première photo confiée par Culmann, on voit une dizaine de fonctionnaires et d'ouvriers en train de déjeuner, assis à même le sol. Au fond, un bâtiment inachevé et un centre commercial fatigué, le tout enveloppé d'une brume de pollution. " Sur la photo travaillée, il n'y a plus personne dans le cadre, car on ne veut pas voir des gens manger par terre, et puis le bâtiment est fini, le sol est tapissé de verdure, agrémenté de bosquets, le ciel est bleu, tout est propre. " On se croirait à Vevey.

Quand Olivier Culmann a montré les deux images à des Indiens, la plupart étaient persuadés qu'elles étaient vraies, et qu'elles documentaient l'évolution d'un chantier. Avant et après. " Ils ne veulent pas voir la réalité, ils filtrent leur regard. Ils fantasment leur pays ", observe le photographe.

Même chose pour les autres images confiées aux agences. Des passants sont remplacés par des filles en tenue sexy et des golden boys en costume - " des profils qu'on voit rarement ", dit l'artiste. Les voitures cabossées deviennent rutilantes et bien garées, des palissades en bois sont ajoutées pour donner une touche écolo, tout l'environnement urbain est propre (façades, murs, sol, ciel), les poteaux électriques et les chiens errants ont disparu, les couleurs apparaissent chatoyantes.

Dans une seconde série d'images, Olivier Culmann interroge les stéréotypes de la riche photographie vernaculaire indienne - portraits d'identité ou photos de mariage - à partir... d'autoportraits. " Je viens de la presse, d'une culture visuelle qui vise à imposer un regard occidental, explique le photographe. J'ai inversé le processus. J'ai beaucoup observé les gens, les visages, les codes sociaux et vestimentaires, selon les régions, métiers, castes ou religions. Puis, j'ai joué plusieurs rôles courants à travers mes autoportraits. Je crois qu'on en apprend plus sur la société indienne que si j'avais photographié des gens dans la rue ". Olivier Culmann a acheté des vêtements, travaillé avec un coiffeur. Il s'est rasé la tête, s'est laissé pousser la moustache ou la barbe. Il a joué, par exemple, à l'employé de bureau de New Delhi - pull sans manches, pantalon  pattes d'éléphant, cravate étriquée, petit sac en bandoulière.

Ensuite, il  a confié ces autoportraits en Indien  à des studios, dont la vitalité est insolente dans le pays, pour qu'ils les transforment à l'aide du logiciel Photoshop, selon leurs propres codes. Les interventions les plus fréquentes renvoient à la première série sur l'Inde fantasmée. " Les studios aiment éclaircir la peau, et ils la nettoient en enlevant les rides, les grains de beauté. Ils ajoutent aussi un fond attractif, un paysage... " Les studios, toujours pour idéaliser un portrait, collent souvent la tête du modèle sur un corps d'athlète, ou celui d'une star de Bollywood. " Ces corps sans tête, tu peux en acheter vingt pour moins de 1  euro à un studio, et tu choisis celui qui te plaît. "

Olivier Culmann est allé encore plus loin en déchirant verticalement, par le milieu, ses autoportraits en Indien, et a demandé à un studio de reconstituer la partie manquante de son visage avec l'ordinateur. Il donnait juste deux directives : que les yeux soient marron et la peau pas trop claire. Le résultat ? Culmann est parfois embelli, parfois non. Certains opérateurs veulent retrouver une symétrie du visage, d'autres pas du tout. Ils changent le fond, la coiffure, le vêtement... Difficile d'en tirer des conclusions. Sauf une : " La fidélité au visage ne compte pas ; ce qui compte, c'est d'en proposer un. "

On constate surtout que, en Inde, la réalité et la propriété de l'image sont deux notions très élastiques. " C'est une œuvre fantasmée et collective. " Que l'on s'approprie, détourne, bouleverse. Pour preuve - et l'on en arrive à la dernière étape du voyage photographique et décoiffant d'Olivier Culmann - : il a confié ses fameux autoportraits à des peintres indiens qui, à l'ancienne, ont réalisé son portrait pictural. Là encore, la créativité se débride. Traits, peau, couleurs, vêtements, fond... Mieux que du pop art.

Michel Guerrin

 

à voir" diversions " et " the Others "d'Olivier Culmann.Festival des arts visuels de Vevey. Parc du Panorama et dépendance nord de l'Hôtel des Trois Couronnes, 49, rue d'Italie, Vevey (Suisse).Jusqu'au 5 octobre. www.images.ch

Source : Le Monde du 20 septembre 2014

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Published by Les-Portes-de-l-Inde - dans Actualité
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