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29 janvier 2015 4 29 /01 /janvier /2015 16:33

belle-citation.jpgCe sont des pas qui s'enfoncent dans le vert du gazon coupé ras. Des traces moulées au ciment, des souvenirs de semelles qui dessinent en pointillé l'ultime marche. L'avancée vers la mort, cette silhouette courte et courbée, ce torse maigre drapé de coton qui s'approche du canon du tueur. Gandhi a été assassiné ici même, le 30  janvier  1948, par un extrémiste hindou, alors que l'Inde indépendante, l'œuvre de sa vie, saignait encore des charniers de la partition avec le Pakistan. Au bout de ce chapelet d'empreintes laissées par le Mahatma (" grande âme ") se dresse un kiosque de pierre, mémorial érigé là où il s'est effondré.

Deux tiers de siècle après sa disparition, l'icône de Gandhi n'en finit pas de dominer la représentation que l'Inde d'aujourd'hui se fait d'elle-même. Il est, devant Jawaharlal Nehru ou Vallabhbhai Patel, le père fondateur de l'Inde moderne et indépendante.

Mais l'hommage tend à s'appauvrir en une liturgie orthodoxe, aseptisée, asséchée. Ce fils d'une caste marchande du Gujarat parti à Londres se former au droit, avocat mobilisé en Afrique du Sud pour la défense des droits de la minorité indienne, agitateur nationaliste revenu au pays combattre l'occupant britannique au fil de campagnes de désobéissance civile, réformateur social testant ses recettes dans le creuset de ses ashrams, cet homme aux multiples vies fut d'une immense complexité. Ascète obsédé d'hygiénisme et s'imposant la chasteté, quitte à se mettre à l'épreuve à proximité de jeunes filles. Patriote ombrageux mais enclin au compromis. " Apôtre " de la non-violence ayant pourtant soutenu l'effort de guerre britannique. Gandhi n'était pas d'un bloc.

C'est une " idée de l'Inde " pluriconfessionnelle que les tueurs hindouistes du 30  janvier  1948 avaient cherché à anéantir. Ils n'y sont pas parvenus. Le Rashtriya Swayamsevak Sangh (Association des volontaires nationaux, RSS), la matrice nationaliste hindoue où les assassins firent leurs premières armes, tomba en disgrâce après le crime sacrilège et disparut de la scène nationale durant un quart de siècle. Mais ce courant hindouiste remonta lentement la pente.

Dans son Etat même du Gujarat, là où Gandhi trône aux carrefours, un homme issu de cette mouvance sectaire a amorcé dans la fièvre ambiante une irrésistible ascension : Narendra Modi. Il vient d'accéder au pouvoir suprême à New Delhi à la suite de la victoire aux élections législatives du printemps 2014 du Bharatiya Janata Party (Parti du peuple indien, BJP). Le deuxième front où la trace de Gandhi s'estompe est celui de l'économie. Mais cette autre offense est le fait de ses propres amis. Dès l'indépendance de 1947, l'option officielle embrassée par le nouvel Etat est celle du socialisme nehruvien, modèle inspiré d'une planification centralisée.

Une étape bien plus radicale dans la dilapidation de l'héritage gandhien fut franchie à l'orée des années 1990, quand le Parti du Congrès, au pouvoir, se lança dans les " réformes économiques ". On démantelait alors le socialisme neh-ruvien, mais pas pour revenir au village de Gandhi. Bien au contraire, on s'en éloignait encore avec le triomphe du marché, du consumérisme, de l'individualisme et de la mondialisation. Plus que jamais, la frugalité austère et monacale de Gandhi se démonétisait en pittoresque vieillerie. Les nouvelles vannes qui s'ouvraient dès lors allaient bouleverser la hiérarchie des valeurs, l'argent roi fraîchement sacré autorisant au mieux l'assouplissement des carcans ancestraux, au pire le dérèglement des mœurs financières. Depuis vingt ans, une corruption galopante gangrène le système politique indien.

UNE SOCIÉTÉ EXTRÊMEMENT VIOLENTE

Quant au troisième pilier de l'héritage du Mahatma, celui de la non-violence, il y a là aussi matière à perplexité. Gandhi a certes inspiré bien des groupes pacifistes et antiautoritaires en Occident. Il a aussi fourni quelques solides repères aux luttes pour les droits civils des Noirs américains et au combat anti-apartheid en Afrique du Sud, même si son influence sur ces mouvements n'a pas été aussi déterminante que certains ont pu le prétendre. Quant à l'Inde elle-même… l'ombre portée de l'icône gandhienne n'aura pas suffi à pacifier une société demeurant extrêmement violente.

Au carrefour de la protestation sociale, de l'engagement humaniste et de la militance écologiste, cette fameuse " société civile " indienne puise l'essentiel de son inspiration dans la geste gandhienne. A la trahison de l'Etat et des puissants du jour, elle oppose la fidélité au message et à la méthode, le célèbre satyagraha (" étreinte de la vérité ") fait de processions pacifistes, de grèves de la faim et de désobéissance civile. Elle montre que Gandhi n'est pas si mort que cela. " Gandhi est comme un fantôme qui rôde en permanence dans notre dos ", sourit Deepak Malik, le directeur de l'Institut des études gandhiennes de Bénarès.

Le cycle s'est enrichi d'Anna Hazare, qui embrasa la ville de New Delhi en  2011 avec ses grèves de la faim contre la corruption du Parti du Congrès au pouvoir. Anna Hazare refusa de transformer son mouvement en parti politique. Mais l'un de ses lieutenants, Arvind Kej-riwal, franchit le pas et forma Aam Aadmi Party (Parti de l'homme ordinaire, AAP).

Porté par un puissant désir d'assainissement des mœurs politiques, il connut un succès électoral foudroyant au scrutin régional de décembre  2013 et fut propulsé chef du gouvernement du territoire de New Delhi. Mais il démissionna au bout de sept semaines. L'avortement du AAP remet au fond à sa place la tradition gandhienne, injonction morale et laboratoire sociétal plus qu'affaire d'Etat. Conscience de l'Inde, Gandhi survivra aussi longtemps que les Indiens auront besoin d'un saint pour sermonner leurs princes du jour.

Frédéric Bobin

Source : Le Monde du 23 janvier 2015

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Published by Les-Portes-de-l-Inde - dans Actualité
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