Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
11 décembre 2012 2 11 /12 /décembre /2012 10:59

LE MONDE GEO ET POLITIQUE |  07.12.2012 Par Frédéric Bobin - Ahmedabad (Gujerat), envoyé spécial

Un employé d'une usine textile dans la province du Gujarat en Inde, en octobre 2009.

 

Quelle image retenir ? Celle de la légende de Gandhi, omniprésente à Ahmedabad, la capitale de l'Etat indien du Gujerat ? Le Mahatma était un fils du pays (il est né sur la côte gujeratie). Alors, forcément, la silhouette ascétique du père fondateur de l'Inde moderne s'étale sur les murs de la cité ou trône - coulée dans le bronze - aux carrefours. La célébration du héros demeure ardente. Au Gandhi Ashram, au bord de la rivière Sabarmati, il y a affluence les jours de congé. On vient en famille visiter ce laboratoire spirituel et politique d'où le Mahatma lança ses campagnes contre l'occupant britannique. On se prend en photo devant les panneaux frappés d'images d'archives illustrant le gandhisme en marche. On se recueille devant une annexe emplie d'objets sacrés - une masure aux murs en bois couleur rouille et à la toiture de tuiles. A l'intérieur se dresse la fameuse roue à filer posée devant un matelas immaculé, symbole de la frugalité rustique de Gandhi. Et partout, des inscriptions à la gloire de la fraternité universelle.

Puis, il y a cette autre image. La face sombre d'Ahmedabad. Salim Hussein raconte ses souvenirs de pogroms. Agé d'une quarantaine d'années, ce musulman joufflu porte une moustache soignée. "La colère restera en moi toute ma vie, je ne pourrai jamais oublier", dit-il en faisant la moue. Salim Hussein est un rescapé des émeutes antimusulmanes qui ont embrasé le Gujerat début 2002, faisant entre 1 000 et 2 000 morts dans cet Etat de 60 millions d'habitants, dont 10 % sont musulmans. La haine vengeresse de la communauté majoritaire hindoue fut déclenchée au lendemain de l'attaque d'un train par des musulmans où 58 hindous avaient été tués. Œil pour oeil. Dent pour dent. L'Inde renouait avec ses vieux démons, les violences confessionnelles qui avaient déjà accompagné sa naissance, en 1947, sur les ruines sanglantes de l'Empire britannique des Indes. Ou le difficile héritage de Gandhi.

Salim Hussein est assis sur une chaise au milieu d'une cour tapissée de feuilles jaunes. Un essaim de mouches tournoie au-dessus des têtes. Des chiens errants passent en permanence. Un vélo poussiéreux est calé contre un muret. De l'autre côté de la rue, une mosquée hérisse ses minarets vert pomme. Naroda Patiya est un ghetto musulman situé en lisière d'Ahmedabad. C'est là que fut commise l'une des plus grandes tueries lors de la flambée de violences de 2002 : 95 morts dans cette seule enclave où vivaient un millier de familles. "Les émeutiers hindous sont arrivés ici armés de couteaux, de pistolets, de bombes incendiaires, se souvient Salim Hussein. Ils ont assassiné, violé, tout brûlé sur leur passage. La police était à l'évidence complice." Salim en a réchappé, mais sa nièce et ses deux enfants ont péri brûlés. "Je ne pourrai jamais oublier", répète-t-il.

Entre l'icône de Gandhi et les stigmates de Naroda Patiya surgit une troisième image, celle du portrait du patron politique du Gujerat. Il s'appelle Narendra Modi. Léger embonpoint, barbe blanche et kurta (tunique indienne) à couleur variable, assortie d'une écharpe safran - symbole du nationalisme hindou -, M. Modi, 62 ans, attire les projecteurs à double titre. Il était déjà premier ministre (chief minister) de l'Etat du Gujerat au moment de la tragédie de 2002, et la question de sa responsabilité politique, voire pénale, est clairement posée. Pourquoi sa police ne s'est-elle pas interposée pour protéger les quartiers musulmans attaqués ?

Mais tout autant que son passé, c'est son avenir qui alimente la chronique. Narendra Modi est en effet l'homme qui monte en Inde. Exploitant habilement les performances économiques du Gujerat, l'un des Etats à la croissance la plus rapide de la fédération, il séduit de plus en plus les classes moyennes et les milieux d'affaires en quête d'un dirigeant fort incarnant "l'Inde qui marche". A l'heure de la disgrâce du Parti du Congrès (centre gauche), au pouvoir à New Delhi, englué dans les affaires de corruption et affaibli par une politique des réformes pour le moins brouillonne, l'aura de M. Modi s'étoffe. Il pourrait fort bien porter les couleurs de son parti - le Bharatiya Janata Party (BJP, nationaliste hindou, au pouvoir entre 1998-2004) - lors des élections législatives du printemps 2014, ce qui en ferait un potentiel premier ministre de l'Inde. A condition, bien sûr, qu'il confirme d'abord sa popularité dans l'Etat du Gujerat, qu'il dirige depuis onze ans. Les résultats des élections régionales qui s'y tiendront les 13 et 17 décembre sont très attendus pour cette raison précise. Si M. Modi élargit la majorité du BJP à l'Assemblée locale, ses visées nationales se trouveront confortées. A défaut, il risque de se heurter à ses rivaux au sein du BJP, sa famille politique, qui s'emploieront à entraver sa conquête de New Delhi.

En tout état de cause, Narendra Modi est un phénomène politique en soi. Son ombre portée pèse lourdement sur la vie publique indienne. Et surtout sur la manière dont l'Inde est perçue à l'étranger. Le patron du Gujerat incarne un véritable dilemme, celui qui oppose morale politique et efficacité économique. M. Modi est issu d'une extrême droite nationaliste hindoue qui a profondément blessé - surtout dans les années 1990 - les valeurs de la démocratie et l'héritage multiconfessionnel légués par les pères fondateurs Gandhi et Nehru. Les violences perpétrées en 2002 sont le point d'aboutissement d'un travail d'infusion de l'idéologie de l'hindutva - qui pose que l'Inde est existentiellement hindoue en dépit de la présence de minorités religieuses (musulmans, chrétiens, sikhs...) représentant 20 % de la population - entamé de longue date. "Le Gujerat est devenu à partir du début des années 1990 une sorte de laboratoire de l'hindutva,explique Shabnam Hashmi, fondatrice du groupe associatif Action Now for Harmony and Democracy (Anhad). Il a largement contribué à empoisonner les esprits." Le terrain était particulièrement fertile dans cet Etat de la côte occidentale donnant sur la mer d'Arabie. Les affrontements entre hindous et musulmans y étaient déjà fréquents (1969, 1985, 1992), approfondissant la polarisation religieuse de la société gujeratie.

Quand les tueries de 2002 éclatent, M. Modi est à la tête du Gujerat depuis moins d'un an. Sa passivité face au déchaînement de la haine meurtrière antimusulmane, que ses adversaires assimilent à de la complicité objective, n'en finit pas d'entacher son bilan - et ce bien qu'aucune des poursuites judiciaires le visant personnellement n'ait abouti. Dix ans après les événements, la majorité hindoue du Gujerat ne lui tient pas rigueur du rôle en coulisses qu'il a joué à l'époque. "Les émeutes de 2002 ont rétabli une sorte de fierté des hindous, car les musulmans avaient souvent pris l'ascendant dans les accès de violences précédents, souligne Mukul Thakar, journaliste au quotidien Economic Times. Et, aujourd'hui, beaucoup d'hindous craignent que, si Modi perd les élections, les musulmans n'affichent une nouvelle arrogance."

M. Modi est donc un symptôme. Il est d'abord le produit d'une forme d'anxiété identitaire de la majorité hindoue du Gujerat, exaspérée à l'époque par la politique du Parti du Congrès, jugée promusulmane. Après 2002, il consolide son assise personnelle en jouant sur ces peurs communautaires. Il le fait si bien que son autorité devient vite sans limites. Les abus de pouvoir se multiplient. Jusqu'en 2006, des assassinats de jeunes musulmans, déguisés en escarmouches entre policiers et prétendus "terroristes", sont monnaie courante. Ils servent à imposer Modi en "chef antiterroriste", posture très populaire. Mais des enquêtes menées par une poignée de policiers courageux - sanctionnés par la suite - ont permis d'établir que la plupart de ces escarmouches étaient fictives et que les victimes liquidées n'avaient nul passé djihadiste. Au fil du temps, la dérive "autocratique" - selon le mot du journaliste Ajay Umat, du quotidien Times of India - se révèle au grand jour, au point de lui aliéner nombre de ses soutiens historiques. "Les fonctionnaires de l'administration du Gujerat vivent dans une peur permanente de M. Modi", confie un cadre issu du sérail.

Mais voilà, en dépit de sa part d'ombre, M. Modi croit plus que jamais en son étoile, et beaucoup d'Indiens avec lui. Son génie, c'est d'avoir su réinventer son personnage à travers la célébration des succès économiques du Gujerat, mise en scène qui a - partiellement - fait oublier son trouble passé. Le fait est incontestable : le Gujerat affiche des taux de croissance oscillant entre 8 % et 10 %, et l'administration locale fait bon accueil aux investisseurs, nationaux comme étrangers. Quand le groupe Tata a dû quitter en 2008 le Bengale-Occidental en raison d'un violent conflit foncier, M. Modi lui a déroulé le tapis rouge pour qu'il vienne s'installer dans le Gujerat. Commentaire du patron du groupe, Ratan Tata :"Si vous êtes dans les affaires et que vous n'êtes pas au Gujerat, c'est que vous êtes stupide."

Les immeubles rutilant cerclés de verre qui surgissent partout à Ahmedabad affichent clairement les ambitions du Gujerat. Une fois tous les deux ans, M. Modi organise à Ahmedabad un sommet économique - baptisé Vibrant Gujarat -, où le gotha de la communauté d'affaires, indienne et internationale, se presse pour chanter ses louages. Son oeuvre y est encensée comme un modèle d'efficacité économique offrant un brutal contraste avec la corruption et l'horreur bureaucratique observées ailleurs en Inde. M. Modi a d'ailleurs quasiment cessé de se comparer avec cette "autre Inde". Il rêve d'horizons plus vastes. "A ses yeux, le Gujerat se compare avec les "tigres" d'Extrême-Orient, pas avec le reste de l'Inde", décode l'économiste Indira Hirway, directrice du Centre for Development Alternatives.

Mais Narendra Modi n'en fait-il pas un peu trop ? Des voix commencent à s'élever, y compris chez ses partisans, pour s'irriter de la manière dont il glorifie son bilan par la grâce d'une habile politique de communication. "Le Gujerat est une région d'entrepreneurs depuis des siècles, nuance Bhagyesh Soneji, directrice de la chambre de commerce et d'industrie du Gujerat. Le Gujerati a le sens des affaires dans le sang. Nous avons toujours été à l'avant-garde de la croissance indienne. Il n'y a rien de nouveau à ce niveau-là. Le grand apport de Modi, c'est de l'avoir fait savoir, c'est d'avoir lancé sur le marché la "marque" Gujerat. Il a placé le Gujerat sur la carte du monde." L'économiste Sebastian Morris, professeur à l'Indian Institute of Management d'Ahmedabad, donne une version un peu différente :"L'administration a toujours été ici plus ou moins contrôlée par les hommes d'affaires. Cette réalité historique a perduré sous Modi."

On comprend que le patron du Gujerat ait loué les services d'une entreprise américaine de relations publiques afin de réinventer son image. Il lui fallait impérativement sortir du label infamant de "tueurs de musulmans". Le paria Modi polit son profil, en gomme les aspérités, quitte à fâcher certaines sections de sa famille d'origine, l'extrême droite hindoue. Et dans cette oeuvre de réhabilitation l'Occident joue son rôle, tout à l'affût qu'il est de nouvelles plates-formes manufacturières susceptibles de compléter, voire de remplacer, l'atelier chinois.

Les lignes bougent. Après les hommes d'affaires européens ou américains, ce sont les diplomates qui sacrifient au déplacement à Ahmedabad, le dernier chic indien. L'ambassadeur britannique en Inde, James Bevan, y a rencontré M. Modi en octobre après dix années de boycottage, une sanction que les ambassades de l'Union européenne avaient adoptée de concert au lendemain des tueries de 2002."Cette visite aura un effet d'entraînement inévitable sur les autres Européens",prévoit un diplomate européen. Quand on se souvient que Narendra Modi était également persona non grata sur le sol américain, on mesure le chemin parcouru. L'Occident commence à courtiser un éventuel futur premier ministre de l'Inde émergente. Le fameux dilemme du Gujerat va être tranché. Ce sera la prime à l'efficacité économique. La morale politique, elle, ne suscite plus que des soupirs agacés.

Frédéric Bobin - Ahmedabad (Gujerat), envoyé spécial

Repères

 

Population 60,3 millions d'hab.

Religions Hindous : 89 % de la population ; musulmans : 10 %.

Taux de croissance (de 2005 à 2012) 10,08 %.

Proportion d'enfants de moins de 5 ans mal nourris 44,7 %, contre 42,5 % pour la moyenne nationale.

Partager cet article

Repost 0
Published by Les-Portes-de-l-Inde - dans Actualité
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Les Portes de l'Inde en Midi Pyrénées
  •  Les Portes de l'Inde en Midi Pyrénées
  • : Réseau artistique et culturel INDE en Midi Pyrénées Propose une photographie du paysage des associations, professionnels et amateurs en lien avec l'Inde. Création d'actions communes
  • Contact

Profil

  • Les-Portes-de-l-Inde
  • Le réseau culturel et artistique" Les Portes de l’Inde" regroupe des membres dont l'ambition est de préserver, protéger et promouvoir le patrimoine culturel, artistique et historique de l’Inde en Midi-Pyrénées.
  • Le réseau culturel et artistique" Les Portes de l’Inde" regroupe des membres dont l'ambition est de préserver, protéger et promouvoir le patrimoine culturel, artistique et historique de l’Inde en Midi-Pyrénées.