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16 juillet 2012 1 16 /07 /juillet /2012 10:29

Le maître dans la diffusion et la transmission du bouddhisme tibétain en France

 

Cécile Campergue, Le maître dans la diffusion et la transmission du bouddhisme tibétain en France,                        Paris, L'Harmattan, 2012.

 

Le livre de Cécile Campergue est issu d’une thèse de doctorat en anthropologie soutenue en 2008, ce qui explique certainement la densité et la précision de l’ouvrage. Ce travail a pour objet l’étude de la diffusion et de la transmission du bouddhisme tibétain en France, avec une attention particulière portée sur le rôle des maîtres tibétains et occidentaux, transmetteurs du dharma. L’auteure mobilise de nombreux éléments théoriques, et notamment la notion de pouvoir telle qu’analysée par P. Bishop, de violence symbolique et de rapports de domination au sens de P. Bourdieu, et la théâtralisation des relations de pouvoir chez Balandier.

2L’auteure fréquente depuis plusieurs années les différents centres tibétains en France, toujours dans une démarche scientifique, et non d’engagement personnel dans la voie bouddhique, ce qui assure une objectivité à son travail. Cette attitude confortera le lecteur étudiant ou professionnel en sociologie, ethnologie. Toutefois, il est probable que cette démarche d’intellectualisation (au sens de Max Weber) de l’univers du bouddhisme tibétain en France, avec une attention particulière portée sur le rôle des maîtres tibétains et occidentaux, transmetteurs du dharma. L’auteure mobilise de nombreux éléments théoriques, et notamment la notion de pouvoir telle qu’analysée par P. Bishop, de violence symbolique et de rapports de domination au sens de P. Bourdieu, et la théâtralisation des relations de pouvoir chez Balandier.

2L’auteure fréquente depuis plusieurs années les différents centres tibétains en France, toujours dans une démarche scientifique, et non d’engagement personnel dans la voie bouddhique, ce qui assure une objectivité à son travail. Cette attitude confortera le lecteur étudiant ou professionnel en sociologie, ethnologie. Toutefois, il est probable que cette démarche d’intellectualisation (au sens de Max Weber) de l’univers du bouddhisme tibétain en France dérange certains pratiquants ou sympathisants en raison de la « démagification » contenue dans l’analyse. Mais c’est bien là aussi le rôle de l’analyse scientifique.

3Cécile Campergue détaille dans une première partie ce qu’est le bouddhisme tibétain, les différentes écoles du Vajrayana (Nyingmapa, Kagyüpa, Sakyapa, Gelougpa et le Yungdrung-Bön). Elle fait un rappel historique sur l’implantation du bouddhisme au Tibet, sur son fonctionnement particulier qu’est le lamaïsme, le système des tulkous (maîtres réincarnés) et sur les conséquences de l’invasion chinoise. Ainsi, l’exil du Dalaï-Lama et de maîtres tibétains va contribuer à diffuser le bouddhisme tibétain, élément fondamental de l’identité tibétaine à préserver. Les réfugiés vont devenir assez rapidement dépendants de financements étrangers, et surtout occidentaux. Les bienfaiteurs, comme Robert Benson, Arnaud Desjardins, la Fondation Rockfeller… vont chercher à faire venir certains maîtres en Occident, ce qui va amorcer l’implantation du Vajrayana en Amérique du Nord et en Europe. Cette première partie permet aux lecteurs non familiarisés avec la culture bouddhique tibétaine d’avoir une première approche suffisante pour appréhender le processus de diffusion et d’implantation du bouddhisme tibétain en France.

4La deuxième partie est consacrée au processus de diffusion et d’implantation du dharma en Occident. Le bouddhisme bénéficie d’une image positive, qui séduit par son discours anti-institutionnel, par sa présentation a-religieuse. Les lamas en exil vont souvent incarner l’image du yogi charismatique, du maître d’exception. L’auteure présente ces différents acteurs, s’intéressant particulièrement à Kangyour Rinpoché, le maître de Matthieu Ricard, à Kalou Rinpoché, qui aura pour disciples Lama Denys et Jean-Pierre Schnetzler, au XVIe Karmapa, ou encore à Lama Guendoune.

5La diffusion du bouddhisme tibétain par essaimage est particulièrement forte à partir des années 90,notamment en France, ce pays étant en Europe celui qui possède le plus de centres du dharma, surtout kagyü. Cécile Campergue souligne la logique missionnaire des Tibétains, les maîtres ajustant leurs messages aux valeurs et idéologies occidentales.

6D’autres éléments jouent également un rôle important dans la diffusion du bouddhisme et dans son idéalisation. Les mouvements pour le Tibet libre sont le 1er d’entre eux, la cause tibétaine étant défendue par le monde artistique, de la communication et les intellectuels. Il existe également sur ce thème un groupe d’étude à l’Assemblée nationale et une association parlementaire au Sénat. Plusieurs associations, comme France-Tibet, militent pour l’autonomie du Tibet. Par ailleurs, il va y avoir une institutionnalisation du bouddhisme tibétain avec la création de l’Union Bouddhiste de France en 1986, la diffusion de l’émissionVoix bouddhistes (Sagesses bouddhistes) à la télévision et la reconnaissance par le Conseil d’État de nombreux centres comme congrégations religieuses (ils sont pour la plupart désormais des associations cultuelles). Les éditeurs vont également profiter de cet engouement pour publier de nombreux livres et créer de nouvelles collections. Enfin, les rencontres entre scientifiques (physiciens, psychologues, neurobiologistes…) et bouddhistes lors de colloques et recherches communes vont contribuer à la diffusion du dharma.

7L’auteure souligne également l’instrumentalisation du bouddhisme tibétain par les mouvements d’inspiration New-Age, par la nébuleuse psychomystique. Toutefois, les centres eux-mêmes hébergent des stages, organisent des conférences, sur le thème de la santé, de la transformation de soi, du contrôle des émotions, de la gestion du stress… Enfin, le bouddhisme tibétain participe activement au dialogue interreligieux, comme à Karma Ling, par exemple, où ont été organisés des colloques avec des catholiques et des orthodoxes. Aux États-Unis, les « jubus », les juifs bouddhistes, sont particulièrement nombreux. Enfin, Cécile Campergue s’intéresse aux liens entre franc-maçonnerie et dharma en France. De nombreux francs-maçons bouddhistes ont en effet favorisé l’implantation du bouddhisme tibétain, comme le docteur Schnetzler et Gantois. Certains sont rassemblés dans la fraternelle « l’acacia et le lotus ».

8La troisième partie est consacrée aux transmissions. Les maîtres jouent un rôle important, étant pour beaucoup des êtres charismatiques qui répandent le dharma (un euphémisme pour conversion, selon l’auteure).Ils peuvent déclencher des émotions intenses dans l’audience lors de cérémonies (comme celle de « la coiffe noire » par le XVIe Karmapa), et réciproquement les fidèles construisent la légitimité du maître. Les maîtres sont aussi caractérisés par leur mobilité au sein des différents lieux appartenant à la communauté, et aussi au gré de leurs conférences et autres interventions publiques. Les maîtres tibétains restent les plus nombreux, notamment avec le système des tulkous, maîtres du passé réincarnés, mais ils ont formé des maîtres occidentaux et entrent enconcurrencent avec eux. Certains, comme Lama Denys, prônent l’acculturation du bouddhisme tibétain, et remettent en cause le système des tulkous. Toutefois pour d’autres, le système est maintenu, et conduit naturellement à l’apparition de tulkous occidentaux (comme dans le film « Little Bouddha » !). L’auteure s’intéresse à plusieurs maîtres occidentaux, s’interrogeant parfois sur leur légitimité ainsi que sur l’intention de leurs actions.

9Cécile Campergue expose le fonctionnement économique des centres. Cceux-ci existent grâce aux dons (la générosité est l’une des vertus dans le bouddhisme), aux enseignements (payants pour beaucoup), aux stages, conférences, ainsi qu’aux résultats de l’activité artisanale, de l’édition et commerce de livres et produits audiovisuels. Le bénévolat est également indispensable à la bonne marche des centres, même si certains bouddhistes qui en ont fait l’expérience sont parfois critiques à son égard.

10L’auteure consacre un chapitre à la place des femmes dans le dharma, et à leurs relations avec les maîtres. Elle montre qu’il peut y avoir des oppositions entre les valeurs occidentales et les pratiques d’une religion étrangère. Enfin, Cécile Campergue analyse les enseignements des centres du dharma. En reprenant l’acception wébérienne d’idéal-type, elle définit trois types d’enseignements : les enseignements traditionalistes (ceux des premiers maîtres tibétains, comme Kalou Rinpoché), modernistes et « tricksters ». Elle montre comment les nouvelles générations de maîtres d’origine tibétaine concilientleurs connaissances accrues du monde occidental et la diffusion du dharma, parfois de façon opportuniste. Elle s’interroge également sur le développement d’un bouddhisme français, qualifié parfois de « néobouddhisme », et qui se caractériserait par une acculturation plus ou moins forte selon les centres (abandon partiel de la langue tibétaine, par exemple), tout en conservant des rituels traditionnels. Elle s’intéresse également à certains enseignements particuliers, comme le Dzogchen, Kalacakra et Shambala.

11La dernière partie du livre aborde les relations entre maîtres et disciples. L’auteure étudie l’asymétrie de la relation de pouvoir en adoptant prioritairement le point de vue des disciples. Elle se caractérise par la dévotion au lama, par la mise en place, parfois, d’une véritable servitude. Toutefois, il s’agit d’une interaction : cette soumission n’est valable que lorsque le maître et le disciple sont qualifiés. Elle différencie également les relations qui sont établies entre maîtres tibétains et disciples occidentaux, où la distance est plus grande, et celles mises en place entre maîtres occidentaux et disciples occidentaux. Le lama est souvent perçu comme un thérapeute, assumant un encadrement psychologique. Par ailleurs, le père spirituel a une fonction paternelle. Toutefois, certains lamas insistent sur le fait que le disciple ne doit pas être dépendant du maître, et notamment qu’il n’y a aucune nécessité à ce que le disciple soit constamment à ses côtés, que le rôle du lama est de conduire conduire les disciples vers la libération.

12Cécile Campergue a été pendant sept ans présente dans les différents centres du bouddhisme tibétain. Malgré les tentatives de conversion de la part de certains lamas, elle a décidé d’adopter une position « d’entre-deux », d’étranger participant. Elle souligne que le travail de l’ethnologue n’est pas d’être le porte-parole du groupe qu’il étudie. Cette indépendance lui permet ainsi de prendre le risque de déplaire. Ce qui est le cas, parfois.les disciples vers la libération.

12Cécile Campergue a été pendant sept ans présente dans les différents centres du bouddhisme tibétain. Malgré les tentatives de conversion de la part de certains lamas, elle a décidé d’adopter une position « d’entre-deux », d’étranger participant. Elle souligne que le travail de l’ethnologue n’est pas d’être le porte-parole du groupe qu’il étudie. Cette indépendance lui permet ainsi de prendre le risque de déplaire. Ce qui est le cas, parfois.

 

 

POUR CITER CET ARTICLE

Référence électronique

Jacques Ghiloni, « Cécile Campergue, Le maître dans la diffusion et la transmission du bouddhisme tibétain en France », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, 2012, mis en ligne le 11 juin 2012, consulté le 14 juillet 2012. URL : http://lectures.revues.org/8660

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Published by La-Porte-de-l-Inde - dans Culture
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