LE MONDE | 

25.05.2012 à 16h44  • Mis à jour le  25.05.2012 à 16h44

Par Frédéric Bobin, Lettre d'Asie


On ne joue pas impunément avec l'image du fouet en Inde. Ou plus précisément, on ne joue plus. Dans ce pays-continent légataire de très vieilles injustices, où grincent encore d'immémoriales oppressions de castes, il est des symboles à éviter sous peine d'enflammer la querelle. Le dessinateur Shankar Pillai (1902-1989), qui fut un des maîtres de la caricature de presse en Inde entre 1940 et 1980, vient d'en être victime à titre posthume. L'un de ses dessins humoristiques, repris dans un livre de classe (instruction civique) de 1re et mettant en scène ce fameux fouet, a déchaîné une furieuse tempête à la mi-mai d ans les travées du Parlement à New Delhi. Devant le charivari, le gouvernement a décidé de retirer de la circulation le manuel scolaire incriminé. Les intellectuels indiens férus de liberté académique sont sous le choc. Désormais, la question est sur toutes les lèvres :"Peut-on encore rire en Inde ?"

Le dessin de Shankar Pillai date de 1949, une époque à la fois héroïque et tragique où l'Inde, encore traumatisée par la sanglante partition avec le Pakistan deux ans plus tôt, s'efforçait de jeter les bases d'un Etat démocratique moderne. Le gros enjeu était alors de rédiger une Constitution honorant la vision des Pères fondateurs, un idéalisme mêlant sécularisme et égalité des droits. Le président du comité de rédaction de cette Constitution était le juriste Bhimrao Ambedkar (1891-1956), le porte-parole de la communauté des intouchables (ou dalits) -, la caste la plus opprimée du système socio-religieux hindou. L'élaboration de cette Loi fondamentale prit du temps, trois ans au total. Surmonter les contradictions d'une société à la di versité vertigineuse (religions, ethnies, langues, castes...) ne fut pas une sinécure.

Afin d'illustrer l'enlisement des débats, Shankar Pillai dessine donc Ambedkar chevauchant un escargot, symbole de la Constitution. Le dirigeant dalit tient dans sa main droite une cravache censée stimuler la course du gastéropode, mais l'effort semble plutôt vain. Derrière lui, Jawaharlal Nehru, autre Père fondateur (et compagnon de Gandhi), a empoigné un fouet avec fermeté, le regard fixé sur l'escargot à enhardir. Telle est la scène qui a allumé la controverse. En quoi est-elle choquante ? Aux yeux de certains militants de la cause des intouchables, la posture de Nehru le brahmane (élite de la hiérarchie hindoue) armé d'un fouet dans le dos d'Ambedkar le dalit réveille la mémoire des violences historiques subies par les castes inférieures. En cela, elle serait "offensante""dégradante"pour une personnalité aussi révérée aujourd'hui qu'Ambedkar. Qu'importe si l'intention du caricaturiste était radicalement autre, si sa moquerie ne visait que le spectacle de ces deux pionniers de l'Inde moderne s'échinant à hâter l'avancée de l'escargot constitutionnel. Qu'importe, car il y a un brahmane, un dalit et un fouet. En Inde, on ne badine pas - on ne badine plus - avec les symboles.

L'affaire a fait grand bruit. La mise à sac par des militants dalits du bureau du professeur d'université de Pune (Maharahstra) coauteur de l'ouvrage a ajouté aux passions. Deux positions s'affrontent, durement. D'un côté, les défenseurs des intouchables s'agacent de l'ironie facile de certains intellectuels issus des hautes castes n'ayant nulle idée de l'état de vénération dans lequel est toujours tenu aujourd'hui Ambedkar chez les dalits. A la fin de sa vie, Ambedkar parraina des séances de conversion massive de sa communauté au bouddhisme dans un geste spectaculaire de rejet de l'hindouisme jugé oppresseur. "Il a donné une âme à ceux qui n'en avaient pas", écrit dans l'hebdomadaire Outlook l'universitaire Kancha Ilaiah. A ce titr e, il serait devenu un "prophète" aux yeux des damnés de la terre en quête de libération. Or on n'offense pas un prophète en Inde.

C'est précisément ce qui inquiète les partisans de la liberté d'expression et de la pensée critique. Selon eux, la nouvelle religiosité qui envahit l'espace public, où les héros d'hier sont déifiés, où la politique vire au culte, porte atteinte au sécularisme inscrit dans la Constitution de 1950. De nombreux intellectuels progressistes, pourtant sympathisants de l'émancipation des dalits, lèvent le pouce. Ils considèrent que le débat démocratique commence à être dangereusement perverti par l'essor du complexe victimaire. L'Inde vit désormais à l'heure de la complainte vindicative des "sentiments blessés". Hindous, musulmans et aujourd'hui dalits défilent et parfois vandalisent dès qu'une oeuvre artistique ou intellect uelle "blesse" leurs "sentiments". Même la petite minorité chrétienne avait manifesté en 2006 pour demander l'interdiction du film Da Vinci Code"L'emprise croissante à travers le pays de cette politique des sentiments blessés est alarmante", commente dans l'hebdomadaire Tehelka Mukul Manglik, professeur d'histoire à New Delhi.

Le résultat est là. Le monstre sacré de l'art contemporain en Inde, Maqbool Fida Hussein (1915-2011), persécuté par des extrémistes hindous, avait dû se réfugier au Qatar avant d'y mourir en exil. L'écrivain britannique d'origine indienne Salman Rushdie, toujours menacé par des extrémistes musulmans pour ses Versets sataniques (1988), avait dû renoncer en janvier au Salon du livre de Jaipur. Et maintenant, une caricature datant de 1949 purgée des manuels scolaires sous pression des intouchables. Dans Tehelka, l'éditorialiste Shoma Chaudhury s'interroge : "Sommes-nous devenus une société à ce point intolérante ?"

bobin@lemonde.fr

Frédéric Bobin, Lettre d'Asie